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Xavier Langlade in memoriam Vendredi 08 Juin 2007
On a beau avoir rompu avec son passé, il vous arrive parfois des coups dans la gueule, des bouffées de nostalgie. J'avais écrit il y a quelques semaines un article sur "le Brave petit soldat bleu" dans lequel j'évoquais Xavier Langlade. Et au hasard du net, j'apprends sa mort le 25 janvier dernier à Cuba.
Voici l'article que Daniel Bensaïd qui fut lui aussi notre dirigeant de Service d'ordre de la JCR a écrit en sa mémoire dans Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire.
Sur la photo Xavier Langlade et sa femme Lea Guido, ancienne ministre sandiniste.
25 janvier 2007 : Notre camarade Xavier Langlade est mort à Cuba. Son arrestation avait été à l’origine du déclenchement de Mai 68.
Xavier Langlade nous a quittés brutalement. Il est mort à Cuba, sur cette île qui nous fit tant rêver, presque 40 ans après le premier grand meeting parisien de la Jeunesse communiste révolutionnaire, organisé en hommage au guérillero tombé en Bolivie, un funeste jour d’octobre 1967.
En 1966, sur le campus de Nanterre, il avait une solide réputation de praticien des arts martiaux et de dirigeant (avec Jacques Tarnero) d’un service d’ordre étudiant performant, chargé de protéger le campus des descentes répétées des commandos d’Occident. Solidarité avec les combattants indochinois, les étudiants polonais, les grévistes de Caen ou de Redon : tout frais exclu du Parti communiste, notre cercle s’activait quotidiennement (de concert, la plupart du temps, avec le groupe anarcho-communiste de Duteuil et de Cohn-Bendit) sur ce territoire désolé et bourbeux de Nanterre-la-Folie, encore entouré des bidonvilles d’où étaient parties les manifestations algériennes d’octobre 1961. Convaincue de pouvoir changer le monde, notre petite troupe nanterroise (Jean-François Godchau, Alain Brossat, Denise Avenas, Sophie Petersen, Nicole Lapierre, Florence et Dominique Prudhomme, Danièle Schulman, Aron Barzman, Manuel Castells, Raymond Piskor, Bernard Conein, Jacques Rzepsky, Serge Niemetz, Camille Scalabrino, Paolo Paranagua... un peu plus tard Jean-Christophe Bailly) ne faisait pas dans la mélancolie.
Le dimanche, nous allions vendre notre journal sur les marchés de Suresnes ou d’Auteuil, où Xavier dirigeait la manœuvre des affrontements annoncés avec les fachos. Beau gosse, un tantinet frimeur, plutôt laconique, sa sérénité inspirait confiance. On le voit, dans le film Mourir à 30 ans, exposer au tableau noir les plans d’une manifestation interdite. Son arrestation, lors d’une action contre l’American Express en soutien au peuple vietnamien, mit le feu aux poudres du campus d’abord - occupé dès la nuit du 21 mars 1968 pour exiger sa libération -, des universités ensuite. On connaît la suite.
Discret, un peu secret, Xavier avait le goût de la pénombre plus que des projecteurs. Comme la plupart d’entre nous, il vibrait à l’appel de la Révolution cubaine et de l’Amérique latine. Pendant plus de dix ans, nous avons souvent collaboré dans la conspiration contre l’ordre établi : le 21 juin 1973 et la dissolution de la Ligue, l’agonie de l’Espagne franquiste, amers voyages en Argentine et au Chili, où l’atmosphère s’alourdissait des préparatifs du coup d’État. À la fin des années 1970, l’histoire édentée ne nous mordait guère plus la nuque. L’heure n’était plus aux effusions lyriques. Xavier se consacra un temps à la presse de la Ligue (Rouge) et de l’Internationale (Inprecor). Puis, il en fit son métier de correcteur. Dans les années 1990, s’éloignant d’une vieille Europe ravagée par les réformes libérales et d’une France engluée dans la décomposition mitterrandienne, il répondit enfin à l’appel de ses rêves et de ses amours. Il partit rejoindre en Amérique latine sa nouvelle compagne, Léa Guido, militante sandiniste et ministre de la Santé du gouvernement sandiniste au lendemain de la révolution de 1979.
Xavier disparaît deux ans après Michel Rovere, son plus proche complice militant. S’il lui avait été donné de connaître son destin, sa propre disparition dans l’île dont le vieux chef lentement agonise, il aurait probablement esquissé un ultime sourire énigmatique, que d’aucuns auraient pris pour cynique, mais qui serait seulement d’une élégante ironie. Révolutionnaire ironique - à défaut d’héroïque - qui fait ce qu’il doit faire sans se raconter d’histoires : un titre que Xavier n’aurait sans doute pas renié.
BENSAID Daniel * Paru dans Rouge n° 2190 du 25 janvier 2007.
Un autre témoignage:
Les 20, 21, et 22 mars 1968 six étudiants ont été arrêtés par la police. Le 20, un mercredi, après une manifestation devant les vitrines de l’American Express où la vitrine a été brisée, Xavier Langlade est arrêté en descendant dans la station de métro. Il est interrogé par la brigade criminelle au quai des Orfèvres.
Ensuite quatre lycéens sont arrêtés et interrogés au même endroit que Langlade. Le 22, la police vient chez Nicolas Boulte pour le conduire au quai des Orfèvres. Ils sont tous membres des Comités Viêt- nam. La police fouille les maisons des élèves et des étudiants et on trouve des affaires communistes comme des “petits livres rouges,” des drapeaux Vietcong, des tracts et des circulaires.
Aussi ces personnes sont connues dans le Quartier Latin pour leur conduite anti-américaine : ne pas boire de Coca-cola, n’écouter que Joan Baez qui avait une campagne contre la guerre au Vietnam et Bob Dylan qui était membre des “frères révolutionnaires.” Malgré ce que la police a appris des étudiants en faisant de la recherche, ils n’ont rien trouvé d’illégal.
Le 22 mars, Daniel Cohn-Bendit a dirigé une réunion dans l’amphithéâtre B2 à Nanterre pour discuter de ce que les étudiants pouvaient faire pour libérer leurs six camarades. Daniel Cohn-Bendit était étudiant en deuxième année de Sociologie à Nanterre, une université dans la banlieue de Paris.
Cohn-Bendit avait 23 ans et selon son professeur, Henri Lefebvre, il était très brillant. Cet étudiant a préféré être la voix de ce mouvement au lieu de le diriger. Il est né en France de père allemand. C’est pour cette raison qu’on l’a appelé “le roux sans pays” qui porte un drapeau rouge et un drapeau noir parce qu’il est un peu anarchiste et marxiste.
À cause de ses activités militantes les autorités pouvaient lui interdire de revenir en France. Pendant cette période de bannissement il était en Allemagne. Il y avait des policiers à la frontière pour l’arrêter mais il a réussi à rentrer en France malgré ces efforts. Cohn-Bendit et d’autres étudiants ont occupé la tour administrative à Nanterre à cause des attentats contre les bâtiments américains à Paris. Ils sont devenus le mouvement du “22 mars” après cette occupation.
Le mouvement n’était pas seulement à Nanterre mais c’était où l’idée a commencé. La Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) a été le premier mouvement à s’unir à Cohn-Bendit. La JCR utilisait des idées trotskistes, c’est à dire les idées de Leon Trotsky qui développent les principes de Karl Marx pour faire une révolution de la part des classes plus basses, en reliant Cohn-Bendit sans essayer de prendre le pouvoir ou changer les idées du mouvement (Wikipedia).
Par exemple, la Fédération des Étudiants Révolutionnaires (FER) n’a pas gagné l’amitié de Cohn-Bendit comme la JCR parce qu’ils ont essayé de changer les principes du mouvement (Seale et McConville, 57-61).
En avril 1968, l’Union des Jeunesses Communistes (Marxistes-léninistes) (UJC [ML]) s’est unie au mouvement de Cohn-Bendit. Au début l’UJC [ML] a dit que Cohn-Bendit était un réactionnaire mais il a changé publiquement d’avis pour s’unir avec lui. À la réunion du groupe “22 mars” environ 600 ou 700 étudiants sont venus. Cohn- Bendit a pris la parole. Pendant une heure et demie on a discuté comment demander la libération immédiate des six étudiants. Ils ont décidé d’occuper la tour de l’administration, car c’est connu de tout le monde. Ensuite on a décidé d’une doctrine politique.
Cohn-Bendit a déclaré que tout le monde à la réunion était pour la lutte contre l’impérialisme comme le Comité Vietnam national (d’où venaient les six étudiants arrêtés) et pour la victoire du peuple vietnamien. Ce soir-là , les étudiants, environ 142 (probablement moins) ont occupé la tour de l’administration de Nanterre, dans la salle de conférences au huitième étage du bâtiment. Ils ont écouté, ils ont discuté de comment on pourrait propager la lutte aux ouvriers et comment protester contre la répression policière.
Le groupe était divers, il y avait des anarchistes, des anarcho-communistes, des “jeunes communistes révolutionnaires”, des situationnistes, et des organisés et des inorganisés. Tous ces points de vues ont donné naissance à l’idée d’une journée de la parole, où on discuterait des luttes anti-impérialistes une semaine plus tard, le 29 mars.
L’un des arrêtés, Xavier Langlade, a parlé de son arrestation et de ses interrogatoires puisqu’il était le seul à être libéré cette après-midi-là. Cohn-Bendit a gardé l’ordre en expliquant le but de la réunion : “chercher quels sont les facteurs qui paralysent la lutte révolutionnaire en France (Backmann et Rioux, 38).” Une commission a fait un traité et tout le monde l’a discuté pour affirmer qu’il soit parfait avant d’être adopté et à deux heures du matin, l’occupation était terminée. Ce soir-là est le Mouvement du 22 mars. Ils ont ni hiérarchie, ni disciple, ni programme. On les appelle aussi “les enragés,” un surnom tiré de la Révolution Française. 1 L’action, l’imagination, et la spontanéité sont les seules idées qui dirigent le Mouvement du 22 mars (Backmann et Rioux, 33-39)
Mon souvenir: le camarade Lestrade ou Toussaint c'est-à-dire Xavier Langlade avait pour mère une grande résistante gaulliste, amie de Madeleine Fourcade. Xavier était à la fois un type gonflé dans les bagarres avec l'extrême-droite (les fafs pour nous) mais aussi quelqu'un de mythomaniaque qui inventait beaucoup son passé. J'étais rue Scribe quand en Mars 1968, une centaine de manifestants du comité vietnam national a attaqué l'American express. Je me souviens de lui au milieu de la rue. Je me souviens de lui à Berlin lorsque nous nous sommes défendus contre les nazis. Les derniers souvenirs que j'ai de lui sont ceux d'un homme ayant la quarantaine qui avait beaucoup grossi ce qui correspondait à sa situation de responsable des correcteurs CGT, un syndicat anarcho syndicaliste dont les "avantages acquis" tournaient aux privilèges absolus. Il avait d'ailleurs réussi à obtenir sa retraite vers la quarantaine ce qui représentait une victoire sociale indéniable… pour lui tout au moins. Puis il avait quitté la France. Je ne savais pas qu'il avait rejoint Cuba et vraisemblablement ce qui restait de cette génération dont beaucoup de membres étaient très liés aux services secrets cubains.
Sa mort me touche par ce qu'elle me rappelle de ma jeunesse certainement pas par l'idéologie pourissante qu'elle trimbale. J'ai encore vu Fidel Castro à la télévision. Dramatique, grotesque, pathétique. Mais avec en face de lui un système américain qui, le jour où il engloutira le Cuba castriste, fera pénétrer les mafias, les drogues la prostitution, nous ramenant aux temps maudits de Battista.
Xavier est mort et a emporté avec lui d'une manière tout à fait emblématique les derniers reliefs de notre rêve prolétarien. Le fait qu'il ait été enterré au Père Lachaise est également exemplaire. On emporte toujours de sa patrie à la semelle et, au bout du compte, le berceau devient le tombeau.
Xavier Langlade nous a quittés brutalement. Il est mort à Cuba, sur cette île qui nous fit tant rêver, presque 40 ans après le premier grand meeting parisien de la Jeunesse communiste révolutionnaire, organisé en hommage au guérillero tombé en Bolivie, un funeste jour d’octobre 1967.
En 1966, sur le campus de Nanterre, il avait une solide réputation de praticien des arts martiaux et de dirigeant (avec Jacques Tarnero) d’un service d’ordre étudiant performant, chargé de protéger le campus des descentes répétées des commandos d’Occident. Solidarité avec les combattants indochinois, les étudiants polonais, les grévistes de Caen ou de Redon : tout frais exclu du Parti communiste, notre cercle s’activait quotidiennement (de concert, la plupart du temps, avec le groupe anarcho-communiste de Duteuil et de Cohn-Bendit) sur ce territoire désolé et bourbeux de Nanterre-la-Folie, encore entouré des bidonvilles d’où étaient parties les manifestations algériennes d’octobre 1961. Convaincue de pouvoir changer le monde, notre petite troupe nanterroise (Jean-François Godchau, Alain Brossat, Denise Avenas, Sophie Petersen, Nicole Lapierre, Florence et Dominique Prudhomme, Danièle Schulman, Aron Barzman, Manuel Castells, Raymond Piskor, Bernard Conein, Jacques Rzepsky, Serge Niemetz, Camille Scalabrino, Paolo Paranagua... un peu plus tard Jean-Christophe Bailly) ne faisait pas dans la mélancolie.
Le dimanche, nous allions vendre notre journal sur les marchés de Suresnes ou d’Auteuil, où Xavier dirigeait la manœuvre des affrontements annoncés avec les fachos. Beau gosse, un tantinet frimeur, plutôt laconique, sa sérénité inspirait confiance. On le voit, dans le film Mourir à 30 ans, exposer au tableau noir les plans d’une manifestation interdite. Son arrestation, lors d’une action contre l’American Express en soutien au peuple vietnamien, mit le feu aux poudres du campus d’abord - occupé dès la nuit du 21 mars 1968 pour exiger sa libération -, des universités ensuite. On connaît la suite.
Discret, un peu secret, Xavier avait le goût de la pénombre plus que des projecteurs. Comme la plupart d’entre nous, il vibrait à l’appel de la Révolution cubaine et de l’Amérique latine. Pendant plus de dix ans, nous avons souvent collaboré dans la conspiration contre l’ordre établi : le 21 juin 1973 et la dissolution de la Ligue, l’agonie de l’Espagne franquiste, amers voyages en Argentine et au Chili, où l’atmosphère s’alourdissait des préparatifs du coup d’État. À la fin des années 1970, l’histoire édentée ne nous mordait guère plus la nuque. L’heure n’était plus aux effusions lyriques. Xavier se consacra un temps à la presse de la Ligue (Rouge) et de l’Internationale (Inprecor). Puis, il en fit son métier de correcteur. Dans les années 1990, s’éloignant d’une vieille Europe ravagée par les réformes libérales et d’une France engluée dans la décomposition mitterrandienne, il répondit enfin à l’appel de ses rêves et de ses amours. Il partit rejoindre en Amérique latine sa nouvelle compagne, Léa Guido, militante sandiniste et ministre de la Santé du gouvernement sandiniste au lendemain de la révolution de 1979.
Xavier disparaît deux ans après Michel Rovere, son plus proche complice militant. S’il lui avait été donné de connaître son destin, sa propre disparition dans l’île dont le vieux chef lentement agonise, il aurait probablement esquissé un ultime sourire énigmatique, que d’aucuns auraient pris pour cynique, mais qui serait seulement d’une élégante ironie. Révolutionnaire ironique - à défaut d’héroïque - qui fait ce qu’il doit faire sans se raconter d’histoires : un titre que Xavier n’aurait sans doute pas renié.
BENSAID Daniel * Paru dans Rouge n° 2190 du 25 janvier 2007.
Un autre témoignage:
Les 20, 21, et 22 mars 1968 six étudiants ont été arrêtés par la police. Le 20, un mercredi, après une manifestation devant les vitrines de l’American Express où la vitrine a été brisée, Xavier Langlade est arrêté en descendant dans la station de métro. Il est interrogé par la brigade criminelle au quai des Orfèvres.
Ensuite quatre lycéens sont arrêtés et interrogés au même endroit que Langlade. Le 22, la police vient chez Nicolas Boulte pour le conduire au quai des Orfèvres. Ils sont tous membres des Comités Viêt- nam. La police fouille les maisons des élèves et des étudiants et on trouve des affaires communistes comme des “petits livres rouges,” des drapeaux Vietcong, des tracts et des circulaires.
Aussi ces personnes sont connues dans le Quartier Latin pour leur conduite anti-américaine : ne pas boire de Coca-cola, n’écouter que Joan Baez qui avait une campagne contre la guerre au Vietnam et Bob Dylan qui était membre des “frères révolutionnaires.” Malgré ce que la police a appris des étudiants en faisant de la recherche, ils n’ont rien trouvé d’illégal.
Le 22 mars, Daniel Cohn-Bendit a dirigé une réunion dans l’amphithéâtre B2 à Nanterre pour discuter de ce que les étudiants pouvaient faire pour libérer leurs six camarades. Daniel Cohn-Bendit était étudiant en deuxième année de Sociologie à Nanterre, une université dans la banlieue de Paris.
Cohn-Bendit avait 23 ans et selon son professeur, Henri Lefebvre, il était très brillant. Cet étudiant a préféré être la voix de ce mouvement au lieu de le diriger. Il est né en France de père allemand. C’est pour cette raison qu’on l’a appelé “le roux sans pays” qui porte un drapeau rouge et un drapeau noir parce qu’il est un peu anarchiste et marxiste.
À cause de ses activités militantes les autorités pouvaient lui interdire de revenir en France. Pendant cette période de bannissement il était en Allemagne. Il y avait des policiers à la frontière pour l’arrêter mais il a réussi à rentrer en France malgré ces efforts. Cohn-Bendit et d’autres étudiants ont occupé la tour administrative à Nanterre à cause des attentats contre les bâtiments américains à Paris. Ils sont devenus le mouvement du “22 mars” après cette occupation.
Le mouvement n’était pas seulement à Nanterre mais c’était où l’idée a commencé. La Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) a été le premier mouvement à s’unir à Cohn-Bendit. La JCR utilisait des idées trotskistes, c’est à dire les idées de Leon Trotsky qui développent les principes de Karl Marx pour faire une révolution de la part des classes plus basses, en reliant Cohn-Bendit sans essayer de prendre le pouvoir ou changer les idées du mouvement (Wikipedia).
Par exemple, la Fédération des Étudiants Révolutionnaires (FER) n’a pas gagné l’amitié de Cohn-Bendit comme la JCR parce qu’ils ont essayé de changer les principes du mouvement (Seale et McConville, 57-61).
En avril 1968, l’Union des Jeunesses Communistes (Marxistes-léninistes) (UJC [ML]) s’est unie au mouvement de Cohn-Bendit. Au début l’UJC [ML] a dit que Cohn-Bendit était un réactionnaire mais il a changé publiquement d’avis pour s’unir avec lui. À la réunion du groupe “22 mars” environ 600 ou 700 étudiants sont venus. Cohn- Bendit a pris la parole. Pendant une heure et demie on a discuté comment demander la libération immédiate des six étudiants. Ils ont décidé d’occuper la tour de l’administration, car c’est connu de tout le monde. Ensuite on a décidé d’une doctrine politique.
Cohn-Bendit a déclaré que tout le monde à la réunion était pour la lutte contre l’impérialisme comme le Comité Vietnam national (d’où venaient les six étudiants arrêtés) et pour la victoire du peuple vietnamien. Ce soir-là , les étudiants, environ 142 (probablement moins) ont occupé la tour de l’administration de Nanterre, dans la salle de conférences au huitième étage du bâtiment. Ils ont écouté, ils ont discuté de comment on pourrait propager la lutte aux ouvriers et comment protester contre la répression policière.
Le groupe était divers, il y avait des anarchistes, des anarcho-communistes, des “jeunes communistes révolutionnaires”, des situationnistes, et des organisés et des inorganisés. Tous ces points de vues ont donné naissance à l’idée d’une journée de la parole, où on discuterait des luttes anti-impérialistes une semaine plus tard, le 29 mars.
L’un des arrêtés, Xavier Langlade, a parlé de son arrestation et de ses interrogatoires puisqu’il était le seul à être libéré cette après-midi-là. Cohn-Bendit a gardé l’ordre en expliquant le but de la réunion : “chercher quels sont les facteurs qui paralysent la lutte révolutionnaire en France (Backmann et Rioux, 38).” Une commission a fait un traité et tout le monde l’a discuté pour affirmer qu’il soit parfait avant d’être adopté et à deux heures du matin, l’occupation était terminée. Ce soir-là est le Mouvement du 22 mars. Ils ont ni hiérarchie, ni disciple, ni programme. On les appelle aussi “les enragés,” un surnom tiré de la Révolution Française. 1 L’action, l’imagination, et la spontanéité sont les seules idées qui dirigent le Mouvement du 22 mars (Backmann et Rioux, 33-39)
Mon souvenir: le camarade Lestrade ou Toussaint c'est-à-dire Xavier Langlade avait pour mère une grande résistante gaulliste, amie de Madeleine Fourcade. Xavier était à la fois un type gonflé dans les bagarres avec l'extrême-droite (les fafs pour nous) mais aussi quelqu'un de mythomaniaque qui inventait beaucoup son passé. J'étais rue Scribe quand en Mars 1968, une centaine de manifestants du comité vietnam national a attaqué l'American express. Je me souviens de lui au milieu de la rue. Je me souviens de lui à Berlin lorsque nous nous sommes défendus contre les nazis. Les derniers souvenirs que j'ai de lui sont ceux d'un homme ayant la quarantaine qui avait beaucoup grossi ce qui correspondait à sa situation de responsable des correcteurs CGT, un syndicat anarcho syndicaliste dont les "avantages acquis" tournaient aux privilèges absolus. Il avait d'ailleurs réussi à obtenir sa retraite vers la quarantaine ce qui représentait une victoire sociale indéniable… pour lui tout au moins. Puis il avait quitté la France. Je ne savais pas qu'il avait rejoint Cuba et vraisemblablement ce qui restait de cette génération dont beaucoup de membres étaient très liés aux services secrets cubains.
Sa mort me touche par ce qu'elle me rappelle de ma jeunesse certainement pas par l'idéologie pourissante qu'elle trimbale. J'ai encore vu Fidel Castro à la télévision. Dramatique, grotesque, pathétique. Mais avec en face de lui un système américain qui, le jour où il engloutira le Cuba castriste, fera pénétrer les mafias, les drogues la prostitution, nous ramenant aux temps maudits de Battista.
Xavier est mort et a emporté avec lui d'une manière tout à fait emblématique les derniers reliefs de notre rêve prolétarien. Le fait qu'il ait été enterré au Père Lachaise est également exemplaire. On emporte toujours de sa patrie à la semelle et, au bout du compte, le berceau devient le tombeau.