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Tous les matins du monde naissent et meurent en Corse
Livres et écrits
Une lettre du 'Chant des saisons' Mardi 17 Avril 2007
Cette année j'ai écrit le texte du Chant des Saisons (éd. DCL) sur les photos de Jean-Christophe Attard. L'ouvrage est composée de lettres écrites à ma défunte compagne. J'y raconte la Corse telle que je la vis au quotidien entre présence et nostalgie. Voici la première des missive écrite à celle qui figure sur la photo.
20 mars 2006-03-06
Ma tendre amie,
Ce matin, le maquis proclame timidement le sacre du printemps. Malgré une brève pluie accompagnée d’un léger vent froid, quelque chose a frémi dans la nature. Les premières brumes envolées, les odeurs d’humus, ces odeurs intimes de la terre, montent du sol. Comme le bon vin, elles exhalent des senteurs de fruits rouges, de champignons, de nobles pourritures.
Je me suis levé tôt pour avoir le bonheur de regarder la mer alors que l’agitation humaine ne remplit pas encore l’air de ses rumeurs parasites. Des nuages accourent en volée depuis le couchant, tout vêtus de sombre. Ils flottent tels des haillons hivernaux qui se déchireraient sous les morsures du temps qui passe. Pourtant, dans l’ombre défunte de l’hiver, les frimas s’effacent devant les transparentes fraîcheurs du renouveau. Tout en moi s’éveille jusqu’au jeune homme assoupi qui s’étire et baille pour déchirer l’enveloppe de l’homme vieillissant. J’ai longtemps marché dans la lande qui borde les flots. Les griffes de sorcières ont envahi le sable et la terre, rampant jusqu’à l’extrême limite de l’eau. Dans le ciel, quelques goélands planent en silence. Là-bas, au loin, un voilier borde un écueil pour dépasser, tel un rêve, le cap de la tour génoise.
J’ai cinquante-quatre ans, mon amie, cinquante-quatre printemps qui passèrent comme un songe. J’ai conservé deux photos qui nous montrent mon frère et moi dans les bras de mon grand-oncle Xavier, de mon grand-père et de ma grand-mère. Les clichés sont de petits formats et de mauvaise qualité. Et, néanmoins, ils contiennent une charge émotionnelle immense. Depuis, ma belle amie, j’ai tant de fois ouvert les yeux sur la vie. Je les ai parfois fermés, découvrant à chaque nouveau regard sur le monde, des paysages différents. Votre si longue absence, mes nouvelles amours, les quatre naissances de mes enfants, à commencer par celui de notre fille… Le passé m’aspire parfois puis je reprends pied dans le présent cherchant à croquer l’instant à pleines dents. Néanmoins, cet étrange sentiment de parcourir un rêve m’habite en permanence, un long rêve au sein duquel la certitude du déjà vécu, autrefois dans une autre vie côtoie l’émerveillement de chaque matin nouveau.
Le printemps ne s’est pas encore imposé mais s’installe déjà dans la discrétion. Quelques bourgeons précoces, des fourmis qui parcourent leurs sentes, le chant des oiseaux aux premières lueurs du jour…
Renaissance, joie, nostalgie… Rien de ce que je vis en Corse ne me laisse indifférent si ce n’est parfois la médiocre répétition des tâches domestiques ou les propos gratuits que me livrent sans vergogne certains de mes contemporains. La bêtise me fatigue ou m’indigne, c’est selon.
Bientôt les crocus vont jaillir du sol en même temps que les sources. Ici, nous les appelons des yeux, l’ochji, car elles sont les yeux de la terre, notre mère. Leurs larmes indiquent la joie d’une nature en éveil.
J’ai aperçu hier Don Jacques qui partait pour les jardins d’A Vigna. Il est le dernier du village à pratiquer l’horticulture qui, il y a à peine cinquante ans, occupait les nôtres, habillait les alentours des villages, obligeait au partage fut-ce celui de l’eau pour le lavoir et l’arrosage. Aujourd’hui les friches ont envahi A Vigna, la Presa. Elles reprennent leurs droits en attendant la victoire du maquis. Cinquante ans et plus, mon amie, que je foule cette terre qui m’émeut toujours autant. Avant-hier je me suis rendu à Sartène. Là aussi, les vieilles pierres donnent le sentiment de se réveiller du rêve hivernal. Sartène presque inchangée malgré les siècles. La pierre y est peut-être un peu plus moussue. Au loin, les terrasses en escalier, les “ ricciati ”, prennent des allures de vestiges archéologiques. Il n’en reste plus que l’esquisse, le fantôme recouvert de terre et d’une herbe vert tendre. Hier, des hommes et des femmes s’escrimaient à cultiver cette terre pauvre. Aujourd’hui, rendue à la nature, elle efface jusqu’au souvenir de ce labeur désespéré tout entier tourné vers la survie.
Trois personnes sont mortes cet hiver au village. Trois membres de notre famille. Les morts hantent nos cimetières et nos mémoires comme les témoins effacés de ce que nous ne connaîtrons plus. Les petites silhouettes courbées des vivants apparaissent parfois aux portes des vieilles maisons de granite comme les ultimes témoins d’une civilisation disparue. De vieilles femmes accrochent du linge devant les maisons et ces étendards d’une éphémère présence battent au vent léger du printemps naissant. Hier, enfants, nous courrions dans les champs voisins, nous remplissions l’air de nos cris. Aujourd’hui… Allez j’arrête, mon amie. Cette propension à la nostalgie me terrifie. Deviendrai-je à mon tour comme ces hommes persuadés qu’autrefois tout allait mieux qu’aujourd’hui. Je ne serais alors plus que le vestige pathétique de ma jeunesse. À trop s’enfermer dans ses souvenirs, on finit par devenir soi-même poussiéreux. Le printemps débutant exige de l’optimisme parce qu’il est résurrection et donc espérance
Le linge tendu à l’extérieur des maisons disais-je, cette douce impudeur d’une intimité dévoilée, contribue à renforcer le sentiment d’une renaissance.
Les odeurs ont envahi le village. Te souviens-tu de l’émotion qui s’emparait de nous à chaque descente de l’avion ? Les senteurs du maquis flottaient dans l’air repoussant celle du kérosène. Le myrte, l’immortelle s’imposaient à nous avec la douceur d’une impérative caresse.
Pour celle ou celui qui sait écouter, qui sait sentir, qui sait vibrer, la Corse n’est qu’émotions. Des émotions parfois ténues, dans ces paysages tout en lignes brisées, en pentes et en ruptures. Les villes elles-même ne sont que des nids éphémères posés au creux d’un golfe ou perchés au sommet d’une falaise.
Rupture. J’ai dormi une heure en début d’après midi avec mon dernier né. C’est le seul de mes enfants qui soit né à Ajaccio. C’était il y a très précisément trois ans. Je l’ai regardé et un sentiment d’amour immense m’a envahi, un amour sans crainte, un amour sans barrière. J’aimais. Cet enfant m’apprenait qu’il existait une forme intransitive au verbe “ aimer ” qui transcendait tout sujet d’amour. Quelle belle leçon de bonheur !
Voilà, ma douce amie, ce que je voulais vous écrire depuis cette Corse qui s’offre à la vie.
Ma tendre amie,
Ce matin, le maquis proclame timidement le sacre du printemps. Malgré une brève pluie accompagnée d’un léger vent froid, quelque chose a frémi dans la nature. Les premières brumes envolées, les odeurs d’humus, ces odeurs intimes de la terre, montent du sol. Comme le bon vin, elles exhalent des senteurs de fruits rouges, de champignons, de nobles pourritures.
Je me suis levé tôt pour avoir le bonheur de regarder la mer alors que l’agitation humaine ne remplit pas encore l’air de ses rumeurs parasites. Des nuages accourent en volée depuis le couchant, tout vêtus de sombre. Ils flottent tels des haillons hivernaux qui se déchireraient sous les morsures du temps qui passe. Pourtant, dans l’ombre défunte de l’hiver, les frimas s’effacent devant les transparentes fraîcheurs du renouveau. Tout en moi s’éveille jusqu’au jeune homme assoupi qui s’étire et baille pour déchirer l’enveloppe de l’homme vieillissant. J’ai longtemps marché dans la lande qui borde les flots. Les griffes de sorcières ont envahi le sable et la terre, rampant jusqu’à l’extrême limite de l’eau. Dans le ciel, quelques goélands planent en silence. Là-bas, au loin, un voilier borde un écueil pour dépasser, tel un rêve, le cap de la tour génoise.
J’ai cinquante-quatre ans, mon amie, cinquante-quatre printemps qui passèrent comme un songe. J’ai conservé deux photos qui nous montrent mon frère et moi dans les bras de mon grand-oncle Xavier, de mon grand-père et de ma grand-mère. Les clichés sont de petits formats et de mauvaise qualité. Et, néanmoins, ils contiennent une charge émotionnelle immense. Depuis, ma belle amie, j’ai tant de fois ouvert les yeux sur la vie. Je les ai parfois fermés, découvrant à chaque nouveau regard sur le monde, des paysages différents. Votre si longue absence, mes nouvelles amours, les quatre naissances de mes enfants, à commencer par celui de notre fille… Le passé m’aspire parfois puis je reprends pied dans le présent cherchant à croquer l’instant à pleines dents. Néanmoins, cet étrange sentiment de parcourir un rêve m’habite en permanence, un long rêve au sein duquel la certitude du déjà vécu, autrefois dans une autre vie côtoie l’émerveillement de chaque matin nouveau.
Le printemps ne s’est pas encore imposé mais s’installe déjà dans la discrétion. Quelques bourgeons précoces, des fourmis qui parcourent leurs sentes, le chant des oiseaux aux premières lueurs du jour…
Renaissance, joie, nostalgie… Rien de ce que je vis en Corse ne me laisse indifférent si ce n’est parfois la médiocre répétition des tâches domestiques ou les propos gratuits que me livrent sans vergogne certains de mes contemporains. La bêtise me fatigue ou m’indigne, c’est selon.
Bientôt les crocus vont jaillir du sol en même temps que les sources. Ici, nous les appelons des yeux, l’ochji, car elles sont les yeux de la terre, notre mère. Leurs larmes indiquent la joie d’une nature en éveil.
J’ai aperçu hier Don Jacques qui partait pour les jardins d’A Vigna. Il est le dernier du village à pratiquer l’horticulture qui, il y a à peine cinquante ans, occupait les nôtres, habillait les alentours des villages, obligeait au partage fut-ce celui de l’eau pour le lavoir et l’arrosage. Aujourd’hui les friches ont envahi A Vigna, la Presa. Elles reprennent leurs droits en attendant la victoire du maquis. Cinquante ans et plus, mon amie, que je foule cette terre qui m’émeut toujours autant. Avant-hier je me suis rendu à Sartène. Là aussi, les vieilles pierres donnent le sentiment de se réveiller du rêve hivernal. Sartène presque inchangée malgré les siècles. La pierre y est peut-être un peu plus moussue. Au loin, les terrasses en escalier, les “ ricciati ”, prennent des allures de vestiges archéologiques. Il n’en reste plus que l’esquisse, le fantôme recouvert de terre et d’une herbe vert tendre. Hier, des hommes et des femmes s’escrimaient à cultiver cette terre pauvre. Aujourd’hui, rendue à la nature, elle efface jusqu’au souvenir de ce labeur désespéré tout entier tourné vers la survie.
Trois personnes sont mortes cet hiver au village. Trois membres de notre famille. Les morts hantent nos cimetières et nos mémoires comme les témoins effacés de ce que nous ne connaîtrons plus. Les petites silhouettes courbées des vivants apparaissent parfois aux portes des vieilles maisons de granite comme les ultimes témoins d’une civilisation disparue. De vieilles femmes accrochent du linge devant les maisons et ces étendards d’une éphémère présence battent au vent léger du printemps naissant. Hier, enfants, nous courrions dans les champs voisins, nous remplissions l’air de nos cris. Aujourd’hui… Allez j’arrête, mon amie. Cette propension à la nostalgie me terrifie. Deviendrai-je à mon tour comme ces hommes persuadés qu’autrefois tout allait mieux qu’aujourd’hui. Je ne serais alors plus que le vestige pathétique de ma jeunesse. À trop s’enfermer dans ses souvenirs, on finit par devenir soi-même poussiéreux. Le printemps débutant exige de l’optimisme parce qu’il est résurrection et donc espérance
Le linge tendu à l’extérieur des maisons disais-je, cette douce impudeur d’une intimité dévoilée, contribue à renforcer le sentiment d’une renaissance.
Les odeurs ont envahi le village. Te souviens-tu de l’émotion qui s’emparait de nous à chaque descente de l’avion ? Les senteurs du maquis flottaient dans l’air repoussant celle du kérosène. Le myrte, l’immortelle s’imposaient à nous avec la douceur d’une impérative caresse.
Pour celle ou celui qui sait écouter, qui sait sentir, qui sait vibrer, la Corse n’est qu’émotions. Des émotions parfois ténues, dans ces paysages tout en lignes brisées, en pentes et en ruptures. Les villes elles-même ne sont que des nids éphémères posés au creux d’un golfe ou perchés au sommet d’une falaise.
Rupture. J’ai dormi une heure en début d’après midi avec mon dernier né. C’est le seul de mes enfants qui soit né à Ajaccio. C’était il y a très précisément trois ans. Je l’ai regardé et un sentiment d’amour immense m’a envahi, un amour sans crainte, un amour sans barrière. J’aimais. Cet enfant m’apprenait qu’il existait une forme intransitive au verbe “ aimer ” qui transcendait tout sujet d’amour. Quelle belle leçon de bonheur !
Voilà, ma douce amie, ce que je voulais vous écrire depuis cette Corse qui s’offre à la vie.